Depuis que nos chemins se sont séparés à Almaty, ma route m'a mené plein nord, en direction du sud sibérien. Sur le millier de kilomètres que je parcours entre Almaty, la capitale déchue, et Astana, la nouvelle capitale du Kazakhstan, les chaleurs sont fortes, l'eau est rare et les habitations sont éparses. Le paysage a la triste mine d'une nature qui souffre des extrêmes, où rien d'autre n'ose pousser que l'herbe de la steppe. Ce climat aride est le décor d'une potentielle tragédie en tous points semblable à celle de la Mer d'Aral.
Dans un drame comme celui-ci, on a besoin d un bouc emissaire, il doit etre assez concret pour etre facilement identifie de tous, suffisamment lie a la richesse et a l argent pour supporter le poids de ce qu on lui attribue. Le coton, seule richesse de l Asie Centrale, etait tout designe. Mais n est ce pas trop facile quand on sait l utilisation qu est faite de l eau ? En outre, une analyse plus poussee des mouvements d eau et des quantites cultivees prouve qu aucune correlation ne peut etre faite entre la culture du coton et l assechement de la mer d Aral. Comme disait l enqueteur Maurice Rossin dans sa remarquable enquete intitulee « La mer d Aral : chronique d une mort annoncee » : « ... ce n est pas le coton qu il faut attaquer, mais les methodes utilisees... » « Il serait dommage de confondre les methodes avec l objet de l agriculture. ». Pendant des decennies, de Moscou a Washington, on a imagine les projets les plus fous pour reremplir la mer d Aral. En passant du titanesque au burlesque, on en est enfin revenu a ce qui maintenant a l air de s imposer comme l evidence meme, une culture rationnelle avec une meilleure utilisation des eaux et des intrants. A force de s attarder sur les causes, on finit par en oublier les consequences.
UKRAINE
L’Ukraine est une étrange composition. Il y a les campagnes et les villes, la tradition et le progrès, l’Orthodoxie et le Christianisme, le bloc Est et l’Occident, Kyiv et Lviv.
D’une part donc, il y a la campagne traditionnelle, où l’on se déplace encore en charrettes à chevaux, où l’on travaille à la main cette terre noire si fertile qui à l’époque nourrissait toute la Russie. On voit parfois un paysan qui, assis des heures durant, regarde brouter son unique vache. Et partout des cigognes perchées au sommet des poteaux électriques, qui viennent compléter ce tableau bohème à souhait.
D’autre part il y a les villes. Kyiv (Kiev) d’abord, qui comme toutes les anciennes capitales soviétiques, compte son lot de 4x4 noirs et ses larges boulevards. Kyiv qui me réservait des moments formidables…
La « Ferrero Rocher connection » a fonctionné à merveille : l’Ambassadeur Meerschman d’Astana a passé le relais à l’Ambassadeur Vinck de Kyiv. Et voilà qu’à peine arrivé, j’étais accueilli avec photos, communiqué de presse et rendez-vous pris pour le dîner du lendemain.
Mais le meilleur restait à venir. Le meilleur devait arriver par le prochain vol Air France et passer quelques jours en ma compagnie à découvrir les trésors de Kyiv : les mystiques catacombes des monastères orthodoxes, le musée de Tchernobyl, les innombrables parcs et leurs vues imprenables sur la Dniepre, le « Belgian beer cafe »…
… et la Place de l’Indépendance où au cours de l’hiver 2004 toute la population s’était relayée pendant deux mois, agitant la bannière orange du parti de Viktor Yutchenko pour exiger que l’on recompte les voix du scrutin présidentiel. Trois ans et beaucoup de promesses plus tard, on en est toujours au même point : l’administration est corrompue dans toutes ses couches. Tristement, la santé et l’éducation sont les services les plus touchés. Mais doit-on s’en étonner, quand on sait que l’état paie certains de ses médecins des 100 EUR par mois, à peine plus du minimum légal ?
A ce détail près, l’entrée en Ukraine marque à mes yeux la véritable entrée en Europe. Et ce point de vue a beaucoup plu aux ukrainiens à qui j’en ai fait part. Ils aiment tant croire que leur pays constitue la première trace de civilisation à la sortie de la jungle russe !
Cinq cents kilomètres de plus et me voilà à Lviv. Nouvelle ville, nouveau comité d’accueil. Celui-ci a un galbe très réussi et des prénoms qui sonnent doux : Olena et Galyna vont prendre grand soin de moi pendant les quelques jours que je passerai là. La première travaille pour une société qui importe la célèbre carpette de Flandre Orientale en Ukraine, la seconde est sa cousine.
L’aventure commence par un rendez-vous avec quelques journalistes devant l’Hôtel de Ville. Plusieurs journaux sont là, la télévision aussi. Mais ce n’est rien : le lendemain matin, on remet ça, dans un des magasins de tapis. Cette fois il y a plusieurs caméras, des tas de micros dans ma figure et la fidèle Olena qui interprète. Quelle excitation ! Le plus amusant, ça a été de tomber plus tard sur deux émissions de télévision qui parlaient de moi et d’être reconnu à plusieurs occasions dans la rue. Voilà, je pourrai dire à mes petits-enfants que j’ai connu la célébrité !
Puis il y eut les visites. J’ai tout vu ! Trois jours durant, j’ai suivi Galyna, la grande blonde qui gratifie chaque miroir d’un petit regard approbateur de sa silhouette de mannequin. Perchée sur ses hauts talons, c’est elle qui m’a traîné d’église baroque en cimetière juif, de souterrains en panoramas. Cet ancien fief polonais, beaucoup plus européen que Kyiv, est extraordinairement séduisant.
Le dernier jour, on fêtait le seizième anniversaire de l’indépendance ukrainienne. La ville était en liesse. Plusieurs siècles sous le joug de la Russie n’ont pas suffi à venir à bout d’une Ukraine toujours jeune et belle.
POLOGNE
Mes quelques jours en Pologne, en quelques mot clés :
Union Européenne : l’entrée en Pologne, c’était en même temps l’entrée dans l’Union Européenne. Tout y est plus organisé, plus facile. Mais tout est également plus sophistiqué, enrobé dans un service que l’on n’a pas choisi. Qu’on le veuille ou non, on paye le costard du type qui vous sert, la belle enseigne, etc.
Foi chrétienne : Partout des chapelles et des crucifix. Une « Radio Mariya » sur la FM. Des gosses qui, le premier soir, alors que je campais en bordure d’un petit village, m’apportent spontanément des tas de fruits, me les présentant comme des offrandes.
Jacek : Le soir de mon arrivée à Cracovie, j’appelle Jacek. Je l’avais rencontré alors que je passais des vacances en Pologne avec mes amis Christophe et Quentin. On ne s’était pas parlés depuis trois ans. Je lui rappelle qui je suis et il me dit : « OK, rendez-vous dans 30 minutes pour un verre ! » Il arrive avec sa copine (qu’on avait également rencontrée à l’époque) et ils m’annoncent qu’ils se marient… samedi prochain ! Impossible pour moi de rester jusque là, malheureusement.
Cracovie : Elle est absolument superbe et cela se sait ! Depuis trois ans, elle est complètement inondée de touristes. Le quartier juif de Kazimierz est mon préféré : plein de petites ruelles, de minuscules expositions peintures ou de photos ; un cimetière magnifiquement négligé.
Auberge de Jeunesse : A Cracovie j’ai logé dans une auberge de jeunesse, une vraie de vraie, avec les chaussettes qui pendent dans le couloir et les gens qui courent dans tous les sens ! C’était vraiment plein d’ambiance. Bien sûr ils y étaient tous : l’américain qui a acheté le Lonely Planet « Yurop » et décidé de voir tout le continent en deux semaines, le canadien de 40 ans qui est pourtant persuadé d’en avoir 20, la sud américaine qui a décidé de prendre l’air depuis que son « chico » l’a plaquée, les deux anglais à moto qui jouent leur itinéraire à pile ou face… Tous ces « happy people » m’ont mis de drôlement bonne humeur !
SUITE ET FIN
Je suis à Prague, il reste 1000 kilomètres à peine. C’étaient les dernières nouvelles du front, avant d’avoir l’occasion de vous en dire davantage de vive voix ! A tout de suite.
Pour la premiere, je reprends la ou je vous avais laisses, au port d Aktaw au Kazakhstan. Mon ami Vlad venait a peine de me quitter que, parmi les gens endormis sur les monceaux de sacs, j apercevais cinq petites tetes un peu differentes des autres. Deux jeunes parents avec leurs trois enfants. Ils etaient tous tout propres avec des cheveux de Petit Prince, des peaux toutes douces. On aurait dit qu ils venaient de passer au savon Dove et a la creme Nivea. C etaient des Americains, des vrais de Californie. J imagine d ici votre reaction, mais ceux la etaient vraiment differents. La premiere chose qui m a frappe c etait la facon dont tous les cinq, jusqu au plus jeune, etaient plonges dans la relation qui commencait a s installer entre nous. Ils etaient partis il y a deux ans pour un tour de l Asie centrale en camionnette. Rien que cela, ca m impressionnait deja beaucoup.
Une autre rencontre, 10 jours plus tard en Georgie, a 100 km de Tibilisi. Je venais de m agripper a l arriere d un camion pour attaquer la derniere cote de la journee. Et puis j entends un cri de l autre cote de la route. Un type a cote d un velo surcharge. Je lache evidemment mon camion en croyant etre tombe sur un confrere voyageur. Mais ca n en etait pas un et son velo n etait pas charge de bagages mais d innombrables sacs en plastic remplis de bouteilles vides. Le type etait vieux, moustachu et torse-nu. On fait connaissance en Anglais. Je dis que je suis Belge.
J’avais roulé à peine 50km sur le sol russe lorsque deux voyageurs à moto m’ont fait signe de m’arrêter à leur hauteur.
« - Salut ! Tu viens d’où ?
Je suis belge. Et vous ?
Nous autrichiens. Tu fais un long voyage ?
Six mois. J’ai quitté le Viêt-nam en mars. Et vous, quand êtes vous partis ?
Nous ? Samedi dernier, après le déjeuner ! »
Quelle gifle ! L’Oural était à deux pas, j’étais presque en Europe. Et je parlais à des voisins européens qui avaient rallié cet endroit au rythme de 800 km par jour. Une forme de voyage si différente de la mienne. Eux n’ignorent pas obstinément le progrès et la possibilité que l’on a de se retrouver en un instant sur n’importe quel point de notre petite planète. Et ils ont raison. Pendant plusieurs semaines, en même temps que Fix, je vais me demander un peu trop souvent ce que je fais là.
Heureusement, mon incursion en Russie me réservait quelques rencontres passionnantes, bien loin de la tiédeur que l’on attribue a priori au peuple russe.
Un soir, au cœur des denses forêts de l’Oural, il y a eu Andreï le motard. Dans les rues de la petite ville de Beloretsk, il s’avance à ma hauteur, me propose de m’aider à trouver un logement et finalement m’invite chez lui. Ce jour-là, ils avaient fêté le premier anniversaire de son fils. Toute la famille était encore autour de la table. On m’a assailli de 1001 questions et gavé des restes du déjeuner. Puis nous avons pris un bania (sauna). Ce soir-là, allongé sur un vrai matelas, avec des draps qui sentaient bon, je me suis endormi avec le sourire !
Une semaine plus tard, à la terrasse d’un bistrot de Balashov, un village proche de la Volga, il y a eu Irina la serveuse. Elle m’a apporté un verre et m’a posé quelques questions. Visiblement passionnée par ce voyage, elle a finalement passé toute la soirée à ma table !
A Voronej enfin, la ville étudiante où chaque place célèbre un poète originaire d’ici, il y a eu Marina la moscovite. Je l’ai trouvée en train de photographier la statue de Lénine. Elle voulait parler français et je voulais en apprendre davantage sur Voronej. Alors nous avons passé l’après-midi à nous promener et à photographier la ville. Puis, au lieu d’aller prendre un chocolat au café Pouchkine –c’était du déjà-vu–, nous sommes allés rejoindre sa marraine, ses parents et leurs amis français. Moscou, les plaines d’Ukraine et les Champs-Elysées… on a tout mélangé. Et en souvenir de notre rencontre, Marina m’a offert un formidable vieil appareil photo soviétique. C’est le plus précieux des nombreux cadeaux qui gonflent mes sacoches…
S’ils sont souvent aussi ouverts et joyeux, il faut reconnaître que les russes sont un peuple généralement bien pessimiste. Le regard plongé dans un passé que beaucoup regrettent, ils ne comprennent pas toujours ce qui peut enthousiasmer le voyageur étranger. Bizarrement, ils aiment leur pays, mais le trouvent en même temps pourri. « C’est la Russie ici, mon gars, pas un de vos pays civilisés », m’a-t-on lancé plusieurs fois !
C’est vrai qu’il y a les ravages de l’alcool qui, chaque jour dès l’aurore, transforme tant d’hommes en déchets irresponsables. C’est peut-être là l’origine du matriarcat russe, où la babushka (grand-mère) est la seule personne qui ne doit pas crier pour qu’on l’écoute.
C’est vrai également que la misère constitue encore le lot quotidien de beaucoup de monde : il y a ceux qui survivent en pêchant les bouteilles vides dans les poubelles pour en récupérer la consigne, ceux qui tâchent de nouer les deux bouts en vendant trois pommes de terre sur le bord de la route.
Mais dans ce climat morose, en ouvrant un peu les yeux, on voit le charme le charme des maisons en bois décrépites et la beauté des oignons dorés qui ont éclos à travers le pays depuis que l’on a déclaré que l’Orthodoxie succéderait à l’athéisme de l’URSS. On voit aussi l’authenticité d’une population qui n’abuse pas des politesses, mais pour laquelle l’amitié et la haine ont tant de valeur.
Sans aucun doute, les russes ont également le sens des plaisirs simples : suer dans un bania, pêcher à la ligne, dîner à la bougie et sortir une guitare à la fin du repas…
Fort de toutes ces impressions, j’ai quitté la Russie il y a quelques jours. La suite me réserve avant tout un changement radical d’échelle. C’en est fini des étendues immenses où les étapes se comptent en semaines, puisque sur les 2500 km qu’il me reste à parcourir, je vais traverser encore quatre pays. C’est la dernière ligne droite, à bientôt !
Bukhara, grande etape des commercants de la route de la soie, fut, a y repenser un mois plus tard, un fameux passage pour moi aussi. Je me souviens du jour a ou j'ai quitte la ville, j'avais l'impression d'avoir laisse quelque chose derriere moi.Je me disais que ca devait etre le confort du B&B, le calme de la ville ou ces quelaues rencontres. Georg le cycliste allemand, ce couple de vieux baroudeurs ecossais ou la charmante Lola qui consacra une journee entiere a me faire decouvrir sa ville. Mais c'etait ecore beaucoup plus que ca, c'etait une entire partie du voyage que je laissais dans mon dos. Ce qui entend aussi qu'une nouvelle s'ouvrait a moi. 20 km plus a l'Ouest je me retrouvais dans l'insondable morosite du desert. Devant mes yeux, une route, rectiligne, mon guidon, un camion au loin, le sable qui enjambe la route emporte par le vent. La carte me le montrait mais je n'osais y croire: ce paysage allait etre le mien sur plus de 1500 km.
Lever 4h, manger un maximum, plier le camp.
Depart 5h30, faire un maximum de km et un minimum de pauses jusqu'a ce que la chaleur soit devenue insupportable (12h).
Tendre quelaues tissus entre mon velo et le sol pour me constituer un abri sous lequel je tente de somnoler entre deux bourrasques de sable.
17h, manger un maximum. Plier le camp, repartir.
Faire un maximum de km et un minimum de pauses jusqu'a la nuit tombee.
Manger. Plus la force ni d'ecrire, ni de lire. Juste celle d'allumer mon telephone satellite en esperant recevoir un sms encourageant.
Dormir en essayant de ne pas penser a mon pneu arriere que j ai collemate 10 fois aujourd'hui et qui sera de toute evidence plat a mon reveil.
Recommencer.
Nukus et Qonghirat, les deux seules ville que je croise sont un bel etalage du desarroi que vit la republique autonome du Karakalpakistan depuis la chute de l'Union Sovietique. Sans parler de Moynaq. Il y a 40 ans, deuxieme port de peche de la mer d'Aral. Maintenant, point sur la carte au milieu du neant. Brulant temoignage d'une des plus grandes catastrophes ecologiques de notre siecle.Apres Qonghirat, le d
esert, toujours. Ce qui change: un autre nom, une piste remplace la route, un peu plus dur, un peu plus chaud, un peu moins de courage. Pour perseverer malgre tout, on se rattache a des petites choses, des toutes petites choses. Une journee sans crevaisons, un sms d'un vieil ami, un bol de laitde chamelle et le vert des yeux du berger qui vous l'a offert ou encore l'improbable rencontre d'un confrere cycliste qui se bat avec les memes elements que vous.
Le desert est une arme a double tranchant. Par sa puissance, il vous montre votre faiblesse; par sa taille, il vous montre votre insignifiance; par le vide qu'il est, il vous purge de vos derniers artifices. On en ressort grandi, ou brise. La fin de mon calevaire s'appelle Aktaw (port Kazakhe sur la mer Caspienne. J'y arrive un peu grandi, un peu brise, mais surtout vide... Vide de mon energie, vide de mon espoir, vide de sens. J'ai perdu le fil. Perdre le fil, c'est ne plus savoir quoi repondre quand on vous demande "Pourquoi?". Je remarque que j'ai arrete d'ecrire mon carnet de route, que je ne sors plus mon appareil photo quand je trouve que quelque chose est beau.
Mais a Aktaw se cache une personne tout a fait hors du commun. Cette personne s'appelle Vlad. Il me tombe dessus dans un restaurant de la ville. Devant une biere je me demande comment traverser cette mer alors qu'au port on vient de me refuser le billet de bateau; je me demande ou je dormirai ce soir alors que la chambre la moins chere de la ville est a 50$ la nuit.
Il descend de son enorme chopper Yamaha, range ses Ray Ban dans une poche de son veston de cuir, me serre la main.
You look tired
"You look tired!"
"I am."
Il a vu mon velo a l'entree, je lui raconte le desert, mon corps qui dit merde, le bateau, les hotels...
"One moment!"
Il sort son GSM et commence a passer coup-de-fil sur coup-de-fil., puis:
"No problem!"
Un de ses potes est le directeur du port, on va chercher mon billet demain. Je logerai dans son appart reserve aux invites le temps que je voudrai. Et pour le reste il m'invite a passer l'apres midi a son bureau avc son equipe. Vlad est producteur de films documentaires.
Je passerai a Aktaw quatre journees de repos, quatre nuits a sillonner les rues de la ville a l'arriere de son enorme moto, passer de bar branche en bar branche, fumer des cigares, ecouter de la bonne musique live et manger des shashlicks. Lorsqu'il me conduit a mon bateau, je connais les gens les plus cool d'Aktaw, les bars les plus cool d'Aktaw, j'ai le coeur remonte a bloc et en poche exactement la meme quantite d'argent que j'avais en arrivant. Il refusais caterogiquementque je paye quoi que ce soit, allant jusqu'a payer le prix exorbitant de mon billet de bateau. Que dire, que faire pour rendre ommage a telle generosite?A part le serrer dans mes bras et lui offrir une carte postale de Bruxelles avec mes coordonnees. Le mieux que j'aie a faire est de tenter de meriter ce que j'ai recu, ou de le rendre a autrui. La tache s'avere lourde, j'espere que je serai a la hauteur.
Je suis deja a Istanbul. Entre Istanbul et Aktaw, il y a la mer Caspienne, le Caucase, l'Azerbaijan, Baku, Tibilisi, la Georgie, la Turquie. Un long bout d'aventure (plus leger que ce qui a precede) qu'il faudra que je vous raconte la prochaine fois.
A bien y reflechir, je pense que le depart de Bukhara marquait le debut de l'egarement, d'une mauvaise piste sur laquelle je me serais engage sans trop m'en rendre compte.
Je viens de reconduire Idalina a l'aeroport. Elle m'a rejoint cinq jours, cinq jours de bonheur, cinq jours a panser les blessures de cinq mois de separation. Je crois bien que d'avoir ete confronte au regard de celle que j'aime, de celle qui me connait si bien, m'a fait brutalement retomber sur mes rails. Je sens que j'ai de nouveau en main le bout dur fil que j'avais perdu a Bukhara.
Il me reste 3000 km avant la maison, 3000 km pour conclure le sens de mon depart, 3000 km pour savaoir pourquoi je rentre.
J’avais la gorge serrée en quittant Almaty. Trois mois de vie commune ça lie, ça habitue, ça réconforte. Alors la séparation est un peu angoissante. Mais l’excitation s’en mêle. Dorénavant, chaque initiative sera la mienne, le rythme sera le mien. Quelle perspective enivrante ! 
Encore deux fois dodo et j’atteins la région de Karaganda, la capitale minière du pays. Je loge un jour chez un type adorable qui vit avec sa mère de 81 ans. Je n’échappe pas au thé du soir et lorsque la maman s’en va dormir, mon hôte se mute en militant politique. Il me dit, à grand renfort de gestes, combien la Perestroïka de Gorby a fait du tort à toute la région. D’un chômage pratiquement nul du temps des soviétiques, on est passé à un taux de près de 50%. Avant, il y avait les mines qui employaient tout le monde. Désormais, il y a le pétrole (surtout du côté de la Mer Caspienne) qui ne profite qu’à quelques uns : ceux qui roulent en 4x4 dans les rues d’Almaty, ceux qui se font construire des villas immenses, ceux que même la loi n’atteint pas.

Personne n’aime les adieu, et personne ne sait s’y prendre comme il faut. Devant l’immonde centre commercial d’Almaty, nous nous regardons sans mot-dire et je finis par lui lancer « maintenant tire toi », et il se tire. Je le regarde disparaitre, bouffe par la circulation.
Quen ! Incroyable, il a reussi a passer le poste Kirghize et traverser le pont. Dans le bureau de douane Kazakhe, au nez et a la barbe des officiels, nous nous serrons dans les bras par dessus une porte. Du mal a le lacher. Rendez vous 200m a l’Est, au bord de la riviere qui fait la frontiere. Au clair de lune, de l’eau jusqu’a la taille, je traverse charge de mes sacs et guide par les signaux lumineux de Quen. Nous passons la nuit la plus incroyable que deux types aient eu la chance de vivre sur cette planete ce soir la. La plus courte aussi, nous sommes le 21 Juin. A 5h deja, le soleil se leve et, discretement, heureux, rempli d’emotion, de biere, de Vodka et de pates aux sardines, je refais les quelques pas qui me separent du Kazakhstan. Longs adieux a distance, separes par cette maudite frontiere. La journee de route qui s’en suit, a l’oppose de la nuit, est evidemment un cauchemar et constituee plus de siestes affale dans le bas cote que de pedalage. Tout a un prix.
Arrive a Tashkent, je fais un changement de cap radical. Le projet originel etait de traverser l’Ouzbekistan plein Sud et rejoindre le port de Turkmenbashi par le Turkmenistan. Mais obtenir un visa turkmene est plus complique que de faire faire un poirier a un chameau ouzbeke. Le mieux qu’on me proposait etait un visa de transit de 5 jours apres 10 jours d’attente a Tashkent. Aucune envie d’attendre 10 jours et, de toute facon, le Turkmenistan est intraversable a velo en seulement 5 jours. Nouveau plan : je remonte l'Ouzbekistan jusqu’au Sud de ce qu’il reste de la mer d’Aral et je rejoins le port Kazakhe d’Aqtaw, sur la mer Caspienne en traversant le desert du Karakalpakhstan. De la je prends le bateau vers Baku, Azerbaijan. 2 visas a obtenir, l’azeri et le kazakhe une seconde fois. Avec un bon cocktail de coups de telephone et de cachets du consulat belge, d’insistance et de culot, j’obtiens les 2 en 24h. Record absolu !
