...REPONDRE AUX BESOINS DES GENERATIONS PRESENTES SANS COMPROMETTRE LA CAPACITE DES GENERATIONS FUTURES A SE DEVELOPPER...
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ENTRER

 

Nous souhaitons tous que notre progéniture puisse vivre dans la paix et le bien-être sur une planète saine et belle. Nous ne serons plus là pour en témoigner mais c’est pourtant entre nos mains que repose leur sort.
 
Entre Mars et Septembre 2007 Francois-Xavier De Ruydts et Max Van Cauwenberghe ont réalisé une traversée de l’Asie à vélo pour rapporter les images et paroles des artisans d'un développement écologiquement durable.
 
Leur but était de montrer la façon dont les peuples asiatiques, qui vivent pourtant dans des conditions souvent incertaines, parviennent à faire valoir leur désir de laisser à leurs enfants une Terre plus saine que celle qu'ils ont connue.
 
François-Xavier et Max étaient secondés par les étudiants de 2e licence en Géographie de l’Université Catholique de Louvain, qui ont apporté un précieux appui théorique à leurs observations.

 
Depuis que nos chemins se sont séparés à Almaty, ma route m'a mené plein nord, en direction du sud sibérien. Sur le millier de kilomètres que je parcours entre Almaty, la capitale déchue, et Astana, la nouvelle capitale du Kazakhstan, les chaleurs sont fortes, l'eau est rare et les habitations sont éparses. Le paysage a la triste mine d'une nature qui souffre des extrêmes, où rien d'autre n'ose pousser que l'herbe de la steppe. Ce climat aride est le décor d'une potentielle tragédie en tous points semblable à celle de la Mer d'Aral.
Le lac Balquash, que j'ai longé trois jours durant, est le deuxième d'Asie Centrale après la Mer d'Aral. Comme dans le cas de cette dernière, la question de sa préservation est éminemment politique. Ici ce n'est pas Kazakhstan et Ouzbékistan, mais Kazakhstan et Chine.
En effet, le lac s'abreuve principalement à la rivière Ily qui prend sa source dans la province autonome du Xinjiang chinois. Les raisons de la mutation de l'eau en quantité et qualité sont extrêmement diverses. Au-delà de l'irrigation et de la pollution par l'agriculture, il y a la pression démographique croissante dans le nord-ouest chinois, résultant de la politique du « Go West » initiée par Beijing pour noyer la population Uygur séparatiste. Il y a également la prospection pétrolière qui, dans la même région, nécessite de l'eau pour alimenter les hommes et l'équipement qui sondent cette zone désertique. Il y a enfin la construction de centrales hydroélectriques qui perturbent l'écosystème de toute la région.


A Astana, je fais la connaissance de Monsieur Ramil Dissembayev, expert au Programme de Développement des Nations Unies, travaillant main dans la main avec le Ministère Kazakh de la Protection Environnementale à l'implémentation d'une stratégie nationale de développement durable. Au sommet de l'agenda ministériel, me confie-t-il, il y a la conservation de la bio-diversité et le combat de la désertification (qui menace directement 60% du territoire kazakh), deux priorités qui traduisent une volonté vivace de se battre pour éviter que la zone aride du Balquash ne subisse le sort qu'a connu la Mer d'Aral.
Mais un gouvernement ne peut répondre unilatéralement à une problématique aussi complexe et atteindre seul le double objectif de maintenir la qualité des sols et de préserver l'eau.
Avant tout, le secteur agricole nécessite des transformations opérationnelles profondes : la recherche de moyens de production plus efficaces et moins polluants, une modernisation de l'équipement, etc.
L'Europe s'est jointe à l'aventure en suggérant par son Global Water Partnership que l'on développe une gestion intégrée des ressources en eau et une coordination des relations dans le cas de cours d'eau transfrontaliers.
Certaines initiatives beaucoup plus locales ont également vu le jour, notamment des projets de collaboration entre des communautés kirghizes et ouzbeks pour l'installation de pompes à eau et la signature d'accords sur l'utilisation commune de l'eau.
Le Kirghizistan a entraîné l'Asie Centrale dans une ère nouvelle lorsqu'il a déclaré en 2001 que « l'eau a une valeur économique dans chacun de ses usages et elle doit être reconnue comme un bien économique. » Au même titre que le Kazakhstan faisait payer son pétrole ou l'Ouzbékistan son gaz, le Kirghizistan ferait désormais payer l'usage de l'eau qui provient de son territoire. Si la mesure est apparue comme extrêmement radicale, elle a le mérite d'introduire une idée très intéressante. En effet, poussant à l'extrême le modèle de l'économie de marché, cette nouvelle conception a pour effet d'inciter à la parcimonie et de participer à responsabiliser une population habituée par septante ans de Communisme à abuser des biens libres.


Il ne me faut que quelaues kilometres sur les routes Ouzbekes pour comprendre qu ici, l agriculture iriguee est source de vie. Sana elle, personne ne vivrait dans ce desert aux temperatures particulierement extremes (-40 c a + 50 c). Mais malgre le rude climat, la vie est plutot agreable dans le sud du pays, on y mange bien et beaucoup. L eau est partout, il n est pas route qui ne soit longee par un canal ou un aqueduc. On voit les paysans maitriser le cours de l eau en faisant puis defaisant des murets de terre en fonction des besoins de leurs champs de tomate, de coton, de ble... Ici, la vie, c est le fleuve Amu Darya (et ses affluents) qui l apporte, avant d aller mourir dans le desert. Car on ne peut plus parler de mer d Aral, la derisoire flaque qu il en reste est actuellement situee a plus de 150 km de ce qui etait, il y a 60 ans, l embouchure du fleuve.
 
Lorsqu on est sur place, il ne faut pas etre un expert pour comprendre l origine du drame. Le gaspillage de l eau est flagrant. Les aqueducs fuyent de partout, , l irigation se fait par inondation ce qui occure une perte enorme par evaporation, sans parler de la selectivite tres approximative des surfaces iriguees. Cerise sur le gateau, dans le pays, il est rare de trouver un robinet. Les gens vont s abreuver en eau potable a des tuyaux sortant droit du sol et dont l eau jaillit continuellement et va bien naturellement se perdre dans la profondeur des sables.
 

Plus au sud se trouve la republique autonome du Karakalpakstan qui, au lieu de jouir de l eau comme le reste du pays, subit les consequences de la mauvaise utilisation qui en est faite en amont. Et la, comme un point sur la carte au milieu de rien, le village de Moynaq. Il y a 60 ans encore, c etait le premier port de peche Ouzbek, aujourd hui il est a 150 km de la mer et le spectacle le plus desolant que j aie eu l occasion de voir lors de ces 6 mois de voyage. Passe la rue principale brulante et deserte, on se retrouve face au desormais fameux spectacle de ces coques rouillees gisant sur le flanc en plein milieu du desert. Desormais, les vents dispersent a des centaines de kilometres a la ronde le sel depose sur le fond de la defunte mer mais aussi tous les residus de produits chimiques utilises a des doses insensee par l agriculture. Ce vent empoisonne tue tout sur son passage, animaux, vegetaux et hommes. Une grande majorite de ce qu il reste de la population de la region est atteinte de cancers de la gorge, bronchites chroniques, maladies des reins et du foie, le taux de mortalite infantile est de 118 sur 1000, le lait maternel est impropre a la consommation ... La mer d Aral est devenue la poubelle d une agriculture menee en dehors des normes.
 
Dans un drame comme celui-ci, on a besoin d un bouc emissaire, il doit etre assez concret pour etre facilement identifie de tous, suffisamment lie a la richesse et a l argent pour supporter le poids de ce qu on lui attribue. Le coton, seule richesse de l Asie Centrale, etait tout designe. Mais n est ce pas trop facile quand on sait l utilisation qu est faite de l eau ? En outre, une analyse plus poussee des mouvements d eau et des quantites cultivees prouve qu aucune correlation ne peut etre faite entre la culture du coton et l assechement de la mer d Aral. Comme disait l enqueteur Maurice Rossin dans sa remarquable enquete intitulee « La mer d Aral : chronique d une mort annoncee » : « ... ce n est pas le coton qu il faut attaquer, mais les methodes utilisees... » « Il serait dommage de confondre les methodes avec l objet de l agriculture. ». Pendant des decennies, de Moscou a Washington, on a imagine les projets les plus fous pour reremplir la mer d Aral. En passant du titanesque au burlesque, on en est enfin revenu a ce qui maintenant a l air de s imposer comme l evidence meme, une culture rationnelle avec une meilleure utilisation des eaux et des intrants. A force de s attarder sur les causes, on finit par en oublier les consequences.

UKRAINE

L’Ukraine est une étrange composition. Il y a les campagnes et les villes, la tradition et le progrès, l’Orthodoxie et le Christianisme, le bloc Est et l’Occident, Kyiv et Lviv.

D’une part donc, il y a la campagne traditionnelle, où l’on se déplace encore en charrettes à chevaux, où l’on travaille à la main cette terre noire si fertile qui à l’époque nourrissait toute la Russie. On voit parfois un paysan qui, assis des heures durant, regarde brouter son unique vache. Et partout des cigognes perchées au sommet des poteaux électriques, qui viennent compléter ce tableau bohème à souhait.

D’autre part il y a les villes. Kyiv (Kiev) d’abord, qui comme toutes les anciennes capitales soviétiques, compte son lot de 4x4 noirs et ses larges boulevards. Kyiv qui me réservait des moments formidables…

La « Ferrero Rocher connection » a fonctionné à merveille : l’Ambassadeur Meerschman d’Astana a passé le relais à l’Ambassadeur Vinck de Kyiv. Et voilà qu’à peine arrivé, j’étais accueilli avec photos, communiqué de presse et rendez-vous pris pour le dîner du lendemain.

Mais le meilleur restait à venir. Le meilleur devait arriver par le prochain vol Air France et passer quelques jours en ma compagnie à découvrir les trésors de Kyiv : les mystiques catacombes des monastères orthodoxes, le musée de Tchernobyl, les innombrables parcs et leurs vues imprenables sur la Dniepre, le « Belgian beer cafe »…

… et la Place de l’Indépendance où au cours de l’hiver 2004 toute la population s’était relayée pendant deux mois, agitant la bannière orange du parti de Viktor Yutchenko pour exiger que l’on recompte les voix du scrutin présidentiel. Trois ans et beaucoup de promesses plus tard, on en est toujours au même point : l’administration est corrompue dans toutes ses couches. Tristement, la santé et l’éducation sont les services les plus touchés. Mais doit-on s’en étonner, quand on sait que l’état paie certains de ses médecins des 100 EUR par mois, à peine plus du minimum légal ?

A ce détail près, l’entrée en Ukraine marque à mes yeux la véritable entrée en Europe. Et ce point de vue a beaucoup plu aux ukrainiens à qui j’en ai fait part. Ils aiment tant croire que leur pays constitue la première trace de civilisation à la sortie de la jungle russe !

Cinq cents kilomètres de plus et me voilà à Lviv. Nouvelle ville, nouveau comité d’accueil. Celui-ci a un galbe très réussi et des prénoms qui sonnent doux : Olena et Galyna vont prendre grand soin de moi pendant les quelques jours que je passerai là. La première travaille pour une société qui importe la célèbre carpette de Flandre Orientale en Ukraine, la seconde est sa cousine.

L’aventure commence par un rendez-vous avec quelques journalistes devant l’Hôtel de Ville. Plusieurs journaux sont là, la télévision aussi. Mais ce n’est rien : le lendemain matin, on remet ça, dans un des magasins de tapis. Cette fois il y a plusieurs caméras, des tas de micros dans ma figure et la fidèle Olena qui interprète. Quelle excitation ! Le plus amusant, ça a été de tomber plus tard sur deux émissions de télévision qui parlaient de moi et d’être reconnu à plusieurs occasions dans la rue. Voilà, je pourrai dire à mes petits-enfants que j’ai connu la célébrité !

Puis il y eut les visites. J’ai tout vu ! Trois jours durant, j’ai suivi Galyna, la grande blonde qui gratifie chaque miroir d’un petit regard approbateur de sa silhouette de mannequin. Perchée sur ses hauts talons, c’est elle qui m’a traîné d’église baroque en cimetière juif, de souterrains en panoramas. Cet ancien fief polonais, beaucoup plus européen que Kyiv, est extraordinairement séduisant.

Le dernier jour, on fêtait le seizième anniversaire de l’indépendance ukrainienne. La ville était en liesse. Plusieurs siècles sous le joug de la Russie n’ont pas suffi à venir à bout d’une Ukraine toujours jeune et belle.


POLOGNE

Mes quelques jours en Pologne, en quelques mot clés :

Union Européenne : l’entrée en Pologne, c’était en même temps l’entrée dans l’Union Européenne. Tout y est plus organisé, plus facile. Mais tout est également plus sophistiqué, enrobé dans un service que l’on n’a pas choisi. Qu’on le veuille ou non, on paye le costard du type qui vous sert, la belle enseigne, etc.

Foi chrétienne : Partout des chapelles et des crucifix. Une « Radio Mariya » sur la FM. Des gosses qui, le premier soir, alors que je campais en bordure d’un petit village, m’apportent spontanément des tas de fruits, me les présentant comme des offrandes.

Jacek : Le soir de mon arrivée à Cracovie, j’appelle Jacek. Je l’avais rencontré alors que je passais des vacances en Pologne avec mes amis Christophe et Quentin. On ne s’était pas parlés depuis trois ans. Je lui rappelle qui je suis et il me dit : « OK, rendez-vous dans 30 minutes pour un verre ! » Il arrive avec sa copine (qu’on avait également rencontrée à l’époque) et ils m’annoncent qu’ils se marient… samedi prochain ! Impossible pour moi de rester jusque là, malheureusement.

Cracovie : Elle est absolument superbe et cela se sait ! Depuis trois ans, elle est complètement inondée de touristes. Le quartier juif de Kazimierz est mon préféré : plein de petites ruelles, de minuscules expositions peintures ou de photos ; un cimetière magnifiquement négligé.

Auberge de Jeunesse : A Cracovie j’ai logé dans une auberge de jeunesse, une vraie de vraie, avec les chaussettes qui pendent dans le couloir et les gens qui courent dans tous les sens ! C’était vraiment plein d’ambiance. Bien sûr ils y étaient tous : l’américain qui a acheté le Lonely Planet « Yurop » et décidé de voir tout le continent en deux semaines, le canadien de 40 ans qui est pourtant persuadé d’en avoir 20, la sud américaine qui a décidé de prendre l’air depuis que son « chico » l’a plaquée, les deux anglais à moto qui jouent leur itinéraire à pile ou face… Tous ces « happy people » m’ont mis de drôlement bonne humeur !


SUITE ET FIN

Je suis à Prague, il reste 1000 kilomètres à peine. C’étaient les dernières nouvelles du front, avant d’avoir l’occasion de vous en dire davantage de vive voix ! A tout de suite.

Ce matin je suis attable a la terrasse d un petit cafe francais a Ljubljana. Il fait frais, les feuilles mortes jonchent les paves de la place, autour de moi les gens ferment les yeux et se rechauffent le visage aux premiers rayons du soleil. C est l automne. Melancolie melee de joie, je sens que je me rapproche de chez moi.
Pour ce dernier article, je n ai plus envie de parler d aventure ni d incroyables histoires de baroudeur. Finalement ce n est pas plus que du tourisme ameliore. La seule chose qui me differencie du lot c est ce gros velo. Et d ailleurs lorsque je le laisse a l hotel pour me promener en ville, c est tres perturbant, on me regarde differemment (devrais-je dire: on ne me regarde plus du tout...). Je ne rencontre plus personne a moins de vraiment le vouloir. Et finalement, si quelqu un s interesse a moi, c est pour moi et plus pour mon velo. Ce qui n est pas plus mal. Alors je fais tout pour ne pas dire comment je voyage.
Aujourd hui donc je veux vous parler de ce qui a reellement nourri ce voyage. Je veux vous parler de rencontres.



Pour la premiere, je reprends la ou je vous avais laisses, au port d Aktaw au Kazakhstan. Mon ami Vlad venait a peine de me quitter que, parmi les gens endormis sur les monceaux de sacs, j apercevais cinq petites tetes un peu differentes des autres. Deux jeunes parents avec leurs trois enfants. Ils etaient tous tout propres avec des cheveux de Petit Prince, des peaux toutes douces. On aurait dit qu ils venaient de passer au savon Dove et a la creme Nivea. C etaient des Americains, des vrais de Californie. J imagine d ici votre reaction, mais ceux la etaient vraiment differents. La premiere chose qui m a frappe c etait la facon dont tous les cinq, jusqu au plus jeune, etaient plonges dans la relation qui commencait a s installer entre nous. Ils etaient partis il y a deux ans pour un tour de l Asie centrale en camionnette. Rien que cela, ca m impressionnait deja beaucoup.
Un jour (et pour moi pres de 24 heures de sommeil non stop dans ma cabine) plus tard, nous etions le pere et moi sur le pont du bateau a osberver les lumieres des plates-formes petrolieres et a se faire baver en parlant des fruits de la Colombie.
 
Maintenant les evenements font que je dois vous parler d une autre rencontre. Je reviendrai sur mes Americains.
 
Un gros moustachu nous aborde dans un Anglais pas trop mauvais. Il avait typiquement la tete d un camionneur turc (il y en avait beaucoup sur le bateau). Alors on lui a demande:
-"Tu es camionneur?"
 "Non"
-"Turc alors?"
 "Mais non enfin!"
Il etait Azeri et travaillait sur le bateau en tant qu operateur radio.
-"Et ta langue? Ca vient du Turkish?"
 "Menfin puisque je vous dis que je ne suis pas Turc!"
Il etait frot irrite pour cette histoire de Turc, c etait tres rigolo. Et pour le reste il nous a invite a boire un cafe dans sa cabine. Au fait? Pourquoi dit on "un" cafe, "une" biere alors qu on sait tres bien que ce genre d histoire finit toujours en orgie de cafe ou de biere. Pour la forme, garder la distance sans doute... Dorenavant je dirai: "Je t invite a boire des cafes!" Donc cette rencontre s est terminee a trois heures du matin en orgie de cafe et de chocolat.
Lui, quand il n est pas en mer, il vit avec sa femme a Baku. Il n aime pas son job d operateur radio qui est tres mal paye. Seulement, c est un boulot en voie de disparition et seul ce vieux bateau est encore equipe d une radio, maintenant tout se fait par satellite. Il aurait beau chercher, personne ne voudrait de ses competences autre part. Pourant il a besoin d argent. Sa mere s est casse le col du femur il y a deja quelques annees et il n a jamais pu lui payer l operation. Il a bien pense transformer son appartement en restaurant mais la police lui demande 20 000 euro sous la table pour pouvoir ouvrir son salon sur la rue. En Azerbaijan la corruption est partout et tue dans l oeuf toute initiative positive - je comprenais deja un peu mieux ce concept d espoir dont les Americains me parlaient toujours et que tout le monde n a pas la chance d avoir -.
Nous avons parle de tout et surtout de rien, de petites choses et de grands desseins... Ce soir la, au beau milieu de la mer Caspienne, un Azeri, un Americain et un Belge ont refait une bonne partie du monde. Les chefs d etat devraient plus s interesser a ce qui se passe la nuit dans les cabines des vieux bateaux. Ca leur donnerait des bonnes idees.
 
Apres quelques petites heures d un sommeil impregne de cafeine, nous etions sur le sol Azeri a attendre nos passeports dans le bureau des douanes. Nous avions tout le temps devant nous et la maman de cette petite famille a trouve bon d en profiter pour me raconter leur histoire.
Avant de partir, ils habitaient une chouette petite maison dans une chouette petite bourgade californienne. Ils etaient tres satisfaits de leur voisinage et de leur paroisse (ils etaient tres croyants comme nombre d Americains). Ils gagnaient suffisamment d argent pour disposer de tout ce qu ils desiraient. Mais un jour ils ont regarde leurs enfants qui etaient en train de devenir de vrais petits Americains, ils ont regarde leur petite vie remplie de toutes ces choses artificielles qui montraient la facade du bonheur et se sont dit: "There must be something else...". Il doit y avoir autre chose. Ils ont soudainement senti qu ils etaient en train de passer a cote de l essentiel. Alors ils ont tout revendu jusqu aux meubles et sont partis sur les routes pour une longue purge.
Pendant deux ans ils se sont attaches a se detacher de tous leurs artifices. Ils ont pele l oignon jusqu a ce qu il n en reste plus que le minuscule petit coeur. Ce coeur c est l Amour. Et rien qu a la maniere dont elle serrait son fils aine dans ses bras en me racontant ca, je sentais qu ils avaient touche quelque chose. Ils etaient comme tout nus. Chaque petit evenement, chaque geste, chaque parole les faisait frissonner. Vous savez, comme l escargot sorti de sa coquille qu il suffit de froler pour qu il se contracte. Toutefois, cette sensibilite etait melee au calme et a la sagesse. C etait simplement beau.
Je les ai quittes tres emu. Et juste avant que je parte, outre l incontournable "God bless you", la femme m a dit qu elle me remerciait pour les bonnes idees que j avais donnees a ses enfants. C etait bien la premiere fois qu une mere me disait ca. Jusque la c etait plutot le contraire: "Oh surtout ne dites pas ca a mes enfants, ca pourrait leur donner de mauvaises idees!"


Une autre rencontre, 10 jours plus tard en Georgie, a 100 km de Tibilisi. Je venais de m agripper a l arriere d un camion pour attaquer la derniere cote de la journee. Et puis j entends un cri de l autre cote de la route. Un type a cote d un velo surcharge. Je lache evidemment mon camion en croyant etre tombe sur un confrere voyageur. Mais ca n en etait pas un et son velo n etait pas charge de bagages mais d innombrables sacs en plastic remplis de bouteilles vides. Le type etait vieux, moustachu et torse-nu. On fait connaissance en Anglais. Je dis que je suis Belge.
-"Aaaah vous parler francaiiiiiis?"
 "Ah quoi vous aussi?"
-"Mais oui! Moi parler Francais, Russe, Georgien, Ukrainien, Espagnol, Italien... Moi parler toutes les langues!"
J ai teste celles que je connaissais et je dois dire qu il ne m avait pas menti. Tiens j ai oublie d essayer le Flamand. Mais bon, le Flamand c est la maison et la maison, a l epoque, c etait pas pour tout de suite.
"Allons chez moiiiii. Nous allons boire, manger, chanter... Allons chez moiiiiii!"
Moi ca m arrangait bien car il n y avait pas un seul endroit pour planter la tente dans cette foret.
-"C est loin?"
 "Non, juste 11 km. Allons chez moiiiii"
Il etait tres insistant, il avait visiblement besoin de compagnie. Alors je l ai suivi dans cette interminable montee. J etais tres fatigue. La nuit est tombee, un orage a eclate et nous avons continue. Son Francais etait tres approximatif mais en meme temps mele de vieux mots qu on n utilise plus depuis longtemps et d autres beaucoup plus cool. Du genre: "Veux tu faire halte? Je dois pisserrrrrr..." Et il terminait toutes ses phrases en rallongeant interminablement la derniere syllabe. C etait tordant de rire.
Nous avons fini par quitter la route principale. Je n aime pas trop quand je ne sais pas ou l on m emmene. Surtout sous l orage a 22h passees.
-"On y est cette fois-ci Grand Schtroumpf?"
 "Oui c est tout pres encore 9 km..."
Je n en pouvais plus et mon ventre criait famine. Son village enfin. On s arrete a une epicerie, il me fait serrer la main au pote qui la tient. 100 m plus loin rebelotte. Il m a fait serrer la main a tous les epiciers du village mais moi j en avais marre, j etais trempe, je voulais juste manger et dormir. Alors on est entres dans la derniere epicerie pour y acheter pain et jambon. Il y avait la un type completement bourre qui voulait absolument discuter avec moi. Mais moi je deteste parler a des gens bourres, ca ne mene jamais a rien. Alors je lui ai fait gentillement comprendre avec des gestes et les autres ont rigole. C est probablement ca qu il n a pas aime. Il m a tire par le bras dans un coin et a mis son front contre le mien en me fouetteant du regard. Il voulait se battre. En un an de voyage j ai appris a ne plus avoir peur de ce genre de gars. Il a compris qu il n arriverait a rien et est parti en claquant la porte de sa Lada Niva et en faisant crisser les pneus. C est bizarre quand meme, peter sa bagnole pour me faire comprendre qu il veut me peter la gueule. Soit.
Nous sommes enfin arrives chez mon nouvel ami. J etais tres curieux de voir a quoi ca ressemblait et je n ai pas ete decu. C etait une superbe maison quatre facades a deux etages, en tres mauvais etat. Une vigne envahissait la facade. Les fenetres n avaient plus de vitres et les feuilles mortes qui jonchaient le sol de toutes les pieces se mariaient parfaitement avec la peinture pelee des chassis. C etait completement boheme et tres melancolique. Des monceaux de bouteilles vides encombraient toute la maison. Il ne buvait jamais mais c etait son metier. Ramasser les bouteilles sur les bords de route et les revendre a la capitale. Autre particularite de sa maison, le role des pieces changeait en fonction de son humeur. Il dormait, il se lavait tantot par ci, tantot par la. Ce soir la nous avons mange dans l entrepot, car sous l entrepot il y a une cave et dans la cave il y a d enorme jarres en verre remplies de vin.
Apres le repas, il a sorti son accordeon et la, d un coup, je l ai pardonne de tout ce qu il m avait fait subir sur la route, la fatigue ne comptait plus. Il m a chante des chansons composees par les soldats dans les tranchees lors de la guerre en Russie. C etait beau, c etait melancolique a en pleurer. Meme la flamme de la bougie qui nous eclairait, frissonnait.
 
J ai dormi sur la terrasse du premier etage, sous le feuillage du figuier qui prenait racine dans le jardin. Avant de s endormir a cote de moi, il m a dit de ne pas me lever avant 8h car de 6 a 8 il etait au cimetierre. J avais bien compris que cette grande maison n avait pas ete faite que pour lui.


Allez, une derniere avant de partir.
Premier soir en Bosnie, la aussi j etais creve, la aussi l orage menacait. Je m arrete a une fontaine ou deux types vendaient des sodas dans le coffre de leur "Yugo". On a sympathise et ils m ont invite chez eux a dix kilometres de la. Je crois qu ils avaient un peu pris pitie de moi en voyant l etat de mes pneus qu ils devaient imaginer susceptibles d eclater au premier caillou.
 
On s est donc retrouves a boire des bieres dans le salon de l un en compagnie de sa femme et de ses deux jeunes enfants qui gazouillaient. Ils ont passe une partie de la soiree a tenter de me faire comprendre la misere qui se cachait derriere ce bonheur apparent. Ils vivaient avant dans une jolie maison a Sarajevo, ils avaient du travail et des amis, tout ce qu ils voulaient. Mais la guerre a eclate et la maison a brule avec tout ce qu elle contenait. Le jour meme ils ont fui vers leur village natal avec, en tout et pour tout, les vetements qu ils avaient sur eux et quelques affaires dans un sac de sport. C etait il y a 15 ans, et aujourd hui, ils n ont toujours pas retrouve de boulot. En bataillant dur il a bien reussi a reunir 1500 euro pour s acheter une licence de camionneur. Mais ici, licence ou pas, il n y a pas de boulot. C etait 1500 euro par la fenetre.
Alors, lui et son pote, ils vont tous les jours a la fontaine vendre des sodas. C est le mieux qu ils aient trouve. Ca leur rapporte 5 euro par jour par personne. Et seulement l ete bien entendu. Pour l hiver prochain, leur survie repose sur ce gros cochon qui grogne dans le jardin.
Ils me disent aussi la difficulte qu ils ont a payer l ecole de leurs enfants, et puis des vetement decents et une nourriture saine. Slobodan Miloševiæ, Radovan Karadžiæ et associes n ont pas laisse que des morts derriere eux. J etais perturbe a les voir prendre leurs enfants dans les bras en me racontant leur desespoir.
Le lendemain matin je fouillais mes affaires a la recherche d un petit cadeau a leur laisser en guise de remerciement. Une carte postale de Bruxelles c etait vraiment trop ridicule. Et puis je suis tombe sur ce gros billet qui dormait dans mon porte-feuille depuis Almaty. Et j ai oublie de reflechir, je l ai laisse sur mon lit et je suis parti. Je ne sais toujours pas si ce que j ai fait etait bien ou mal. Sans doute un peu des deux. Peut etre, pour feter ca, vont ils arreter de vendre des sodas a la fontaine pendant un mois et boire des bieres a ma sante. Mais peut etre aussi vont ils garder ce billet bien au chaud pour attaquer le prochain hiver.

J’avais roulé à peine 50km sur le sol russe lorsque deux voyageurs à moto m’ont fait signe de m’arrêter à leur hauteur.

« - Salut ! Tu viens d’où ?
Je suis belge. Et vous ?
Nous autrichiens. Tu fais un long voyage ?
Six mois. J’ai quitté le Viêt-nam en mars. Et vous, quand êtes vous partis ?
Nous ? Samedi dernier, après le déjeuner ! »

Quelle gifle ! L’Oural était à deux pas, j’étais presque en Europe. Et je parlais à des voisins européens qui avaient rallié cet endroit au rythme de 800 km par jour. Une forme de voyage si différente de la mienne. Eux n’ignorent pas obstinément le progrès et la possibilité que l’on a de se retrouver en un instant sur n’importe quel point de notre petite planète. Et ils ont raison. Pendant plusieurs semaines, en même temps que Fix, je vais me demander un peu trop souvent ce que je fais là.

Heureusement, mon incursion en Russie me réservait quelques rencontres passionnantes, bien loin de la tiédeur que l’on attribue a priori au peuple russe.


Un soir, au cœur des denses forêts de l’Oural, il y a eu Andreï le motard. Dans les rues de la petite ville de Beloretsk, il s’avance à ma hauteur, me propose de m’aider à trouver un logement et finalement m’invite chez lui. Ce jour-là, ils avaient fêté le premier anniversaire de son fils. Toute la famille était encore autour de la table. On m’a assailli de 1001 questions et gavé des restes du déjeuner. Puis nous avons pris un bania (sauna). Ce soir-là, allongé sur un vrai matelas, avec des draps qui sentaient bon, je me suis endormi avec le sourire !

Une semaine plus tard, à la terrasse d’un bistrot de Balashov, un village proche de la Volga, il y a eu Irina la serveuse. Elle m’a apporté un verre et m’a posé quelques questions. Visiblement passionnée par ce voyage, elle a finalement passé toute la soirée à ma table !

A Voronej enfin, la ville étudiante où chaque place célèbre un poète originaire d’ici, il y a eu Marina la moscovite. Je l’ai trouvée en train de photographier la statue de Lénine. Elle voulait parler français et je voulais en apprendre davantage sur Voronej. Alors nous avons passé l’après-midi à nous promener et à photographier la ville. Puis, au lieu d’aller prendre un chocolat au café Pouchkine –c’était du déjà-vu–, nous sommes allés rejoindre sa marraine, ses parents et leurs amis français. Moscou, les plaines d’Ukraine et les Champs-Elysées… on a tout mélangé. Et en souvenir de notre rencontre, Marina m’a offert un formidable vieil appareil photo soviétique. C’est le plus précieux des nombreux cadeaux qui gonflent mes sacoches…

S’ils sont souvent aussi ouverts et joyeux, il faut reconnaître que les russes sont un peuple généralement bien pessimiste. Le regard plongé dans un passé que beaucoup regrettent, ils ne comprennent pas toujours ce qui peut enthousiasmer le voyageur étranger. Bizarrement, ils aiment leur pays, mais le trouvent en même temps pourri. « C’est la Russie ici, mon gars, pas un de vos pays civilisés », m’a-t-on lancé plusieurs fois !

C’est vrai qu’il y a les ravages de l’alcool qui, chaque jour dès l’aurore, transforme tant d’hommes en déchets irresponsables. C’est peut-être là l’origine du matriarcat russe, où la babushka (grand-mère) est la seule personne qui ne doit pas crier pour qu’on l’écoute.

C’est vrai également que la misère constitue encore le lot quotidien de beaucoup de monde : il y a ceux qui survivent en pêchant les bouteilles vides dans les poubelles pour en récupérer la consigne, ceux qui tâchent de nouer les deux bouts en vendant trois pommes de terre sur le bord de la route.

Mais dans ce climat morose, en ouvrant un peu les yeux, on voit le charme le charme des maisons en bois décrépites et la beauté des oignons dorés qui ont éclos à travers le pays depuis que l’on a déclaré que l’Orthodoxie succéderait à l’athéisme de l’URSS. On voit aussi l’authenticité d’une population qui n’abuse pas des politesses, mais pour laquelle l’amitié et la haine ont tant de valeur.

Sans aucun doute, les russes ont également le sens des plaisirs simples : suer dans un bania, pêcher à la ligne, dîner à la bougie et sortir une guitare à la fin du repas…

Fort de toutes ces impressions, j’ai quitté la Russie il y a quelques jours. La suite me réserve avant tout un changement radical d’échelle. C’en est fini des étendues immenses où les étapes se comptent en semaines, puisque sur les 2500 km qu’il me reste à parcourir, je vais traverser encore quatre pays. C’est la dernière ligne droite, à bientôt !



Bukhara, grande etape des commercants de la route de la soie, fut, a y repenser un mois plus tard, un fameux passage pour moi aussi. Je me souviens du jour a ou j'ai quitte la ville, j'avais l'impression d'avoir laisse quelque chose derriere moi.Je me disais que ca devait etre le confort du B&B, le calme de la ville ou ces quelaues rencontres. Georg le cycliste allemand, ce couple de vieux baroudeurs ecossais ou la charmante Lola qui consacra une journee entiere a me faire decouvrir sa ville. Mais c'etait ecore beaucoup plus que ca, c'etait une entire partie du voyage que je laissais dans mon dos. Ce qui entend aussi qu'une nouvelle s'ouvrait a moi. 20 km plus a l'Ouest je me retrouvais dans l'insondable morosite du desert. Devant mes yeux, une route, rectiligne, mon guidon, un camion au loin, le sable qui enjambe la route emporte par le vent. La carte me le montrait mais je n'osais y croire: ce paysage allait etre le mien sur plus de 1500 km.


Lever 4h, manger un maximum, plier le camp.

Depart 5h30, faire un maximum de km et un minimum de pauses jusqu'a ce que la chaleur soit devenue insupportable (12h).

Tendre quelaues tissus entre mon velo et le sol pour me constituer un abri sous lequel je tente de somnoler entre deux bourrasques de sable.

17h, manger un maximum. Plier le camp, repartir.

Faire un maximum de km et un minimum de pauses jusqu'a la nuit tombee.

Manger. Plus la force ni d'ecrire, ni de lire. Juste celle d'allumer mon telephone satellite en esperant recevoir un sms encourageant.

Dormir en essayant de ne pas penser a mon pneu arriere que j ai collemate 10 fois aujourd'hui et qui sera de toute evidence plat a mon reveil.

Recommencer.

Nukus et Qonghirat, les deux seules ville que je croise sont un bel etalage du desarroi que vit la republique autonome du Karakalpakistan depuis la chute de l'Union Sovietique. Sans parler de Moynaq. Il y a 40 ans, deuxieme port de peche de la mer d'Aral. Maintenant, point sur la carte au milieu du neant. Brulant temoignage d'une des plus grandes catastrophes ecologiques de notre siecle.Apres Qonghirat, le d esert, toujours. Ce qui change: un autre nom, une piste remplace la route, un peu plus dur, un peu plus chaud, un peu moins de courage. Pour perseverer malgre tout, on se rattache a des petites choses, des toutes petites choses. Une journee sans crevaisons, un sms d'un vieil ami, un bol de laitde chamelle et le vert des yeux du berger qui vous l'a offert ou encore l'improbable rencontre d'un confrere cycliste qui se bat avec les memes elements que vous.

Le desert est une arme a double tranchant. Par sa puissance, il vous montre votre faiblesse; par sa taille, il vous montre votre insignifiance; par le vide qu'il est, il vous purge de vos derniers artifices. On en ressort grandi, ou brise. La fin de mon calevaire s'appelle Aktaw (port Kazakhe sur la mer Caspienne. J'y arrive un peu grandi, un peu brise, mais surtout vide... Vide de mon energie, vide de mon espoir, vide de sens. J'ai perdu le fil. Perdre le fil, c'est ne plus savoir quoi repondre quand on vous demande "Pourquoi?". Je remarque que j'ai arrete d'ecrire mon carnet de route, que je ne sors plus mon appareil photo quand je trouve que quelque chose est beau.

Mais a Aktaw se cache une personne tout a fait hors du commun. Cette personne s'appelle Vlad. Il me tombe dessus dans un restaurant de la ville. Devant une biere je me demande comment traverser cette mer alors qu'au port on vient de me refuser le billet de bateau; je me demande ou je dormirai ce soir alors que la chambre la moins chere de la ville est a 50$ la nuit.

Il descend de son enorme chopper Yamaha, range ses Ray Ban dans une poche de son veston de cuir, me serre la main.

You look tired

"You look tired!"
"I am."
Il a vu mon velo a l'entree, je lui raconte le desert, mon corps qui dit merde, le bateau, les hotels...
"One moment!"

Il sort son GSM et commence a passer coup-de-fil sur coup-de-fil., puis:

"No problem!"

Un de ses potes est le directeur du port, on va chercher mon billet demain. Je logerai dans son appart reserve aux invites le temps que je voudrai. Et pour le reste il m'invite a passer l'apres midi a son bureau avc son equipe. Vlad est producteur de films documentaires.

Je passerai a Aktaw quatre journees de repos, quatre nuits a sillonner les rues de la ville a l'arriere de son enorme moto, passer de bar branche en bar branche, fumer des cigares, ecouter de la bonne musique live et manger des shashlicks. Lorsqu'il me conduit a mon bateau, je connais les gens les plus cool d'Aktaw, les bars les plus cool d'Aktaw, j'ai le coeur remonte a bloc et en poche exactement la meme quantite d'argent que j'avais en arrivant. Il refusais caterogiquementque je paye quoi que ce soit, allant jusqu'a payer le prix exorbitant de mon billet de bateau. Que dire, que faire pour rendre ommage a telle generosite?A part le serrer dans mes bras et lui offrir une carte postale de Bruxelles avec mes coordonnees. Le mieux que j'aie a faire est de tenter de meriter ce que j'ai recu, ou de le rendre a autrui. La tache s'avere lourde, j'espere que je serai a la hauteur.

Je suis deja a Istanbul. Entre Istanbul et Aktaw, il y a la mer Caspienne, le Caucase, l'Azerbaijan, Baku, Tibilisi, la Georgie, la Turquie. Un long bout d'aventure (plus leger que ce qui a precede) qu'il faudra que je vous raconte la prochaine fois.

A bien y reflechir, je pense que le depart de Bukhara marquait le debut de l'egarement, d'une mauvaise piste sur laquelle je me serais engage sans trop m'en rendre compte.

Je viens de reconduire Idalina a l'aeroport. Elle m'a rejoint cinq jours, cinq jours de bonheur, cinq jours a panser les blessures de cinq mois de separation. Je crois bien que d'avoir ete confronte au regard de celle que j'aime, de celle qui me connait si bien, m'a fait brutalement retomber sur mes rails. Je sens que j'ai de nouveau en main le bout dur fil que j'avais perdu a Bukhara.

Il me reste 3000 km avant la maison, 3000 km pour conclure le sens de mon depart, 3000 km pour savaoir pourquoi je rentre.


L’avant Astana

J’avais la gorge serrée en quittant Almaty. Trois mois de vie commune ça lie, ça habitue, ça réconforte. Alors la séparation est un peu angoissante. Mais l’excitation s’en mêle. Dorénavant, chaque initiative sera la mienne, le rythme sera le mien. Quelle perspective enivrante !

Lorsque j’émerge de ma torpeur trois heures plus tard, il n’y a plus rien à l’horizon. Les habitations ont disparu, les montagnes kirghizes – dans mon dos – se sont évanouies avec la lumière du jour. Dès lendemain matin et pendant trois semaines, je me nourrirai de steppe, et uniquement de steppe.

Depuis que je suis seul, on m’aborde sans arrêt pour me poser mille et une questions. Les cinq premières sont toujours les mêmes, mais elles sont posées avec un intérêt et un émerveillement tellement sincères, que souvent je craque et me retrouve pris au piège du thé. Le rituel est chaque fois le même : c’est l’homme qui invite, le thé se prend à table et il est accompagné de pain, simplement. Et homme ordonne à femme de servir invité, toujours !

Entre Almaty et le lac Balqash, les kilomètres passent, il n’y a pas un nuage à l’horizon et le paysage est bien morne. Il y a parfois, en retrait de la route, des tombes isolées. Elles sont toutes parfaitement entretenues, témoignant du culte aux anciens qui est au fondement de l’Islam local. Sur certaines d’entre elles, d’ailleurs, on a posé le volant auquel le type se cramponnait pendant les derniers instants de sa vie.

Sur la route, je m’amuse à observer les bâches des camions qui me passent. Exception faite des Kamaz soviétiques, tous les poids lourds ont été achetés en seconde main en Europe. Alors au beau milieu de la steppe kazakh, à 100 km. Du premier village, je croise parfois un camion La Vache Qui Rit de Lyon, un autocar Voyages Bertrand de Soignies ou un bus De Lijn !



Un jour, au milieu de nulle part, je passe devant un poste de contrôle policier. Les flics me font signe de me joindre à eux, dans la petite cabane qui borde la route. La discussion est sympathique au départ, mais rapidement l’un d’eux devient de plus en plus curieux quant au contenu de mes sacs, puis de plus en plus insistant sur le fait que je dois lui faire un cadeau, au nom des bonnes relations belgo-kazakhs ! Mon appareil photo semble lui plaire particulièrement et il aimerait l’échanger contre une paire de jumelles ou un de ces bâtons qu’ils utilisent pour régler la circulation. Vraiment très tentant ! Pour qu’il lâche finalement prise, je dois le convaincre d’accepter un autre cadeau de ma part. Il gardera en souvenir une carte postale de la Grand Place de Bruxelles ornée d’une douce dédicace en français : « Pour toi c------, de la part de Max.»

Le lac Balqash est immense (environ 400 km. de long et 50 km. de large) et il m’a permis quelques baignades providentielles par ces journées brûlantes. Partout, des gens vendent des morceaux de poisson desséché auxquels je ris de me comparer. Et je m’arrête souvent pour passer quelques minutes à l’ombre de leurs abris bricolés.

Encore deux fois dodo et j’atteins la région de Karaganda, la capitale minière du pays. Je loge un jour chez un type adorable qui vit avec sa mère de 81 ans. Je n’échappe pas au thé du soir et lorsque la maman s’en va dormir, mon hôte se mute en militant politique. Il me dit, à grand renfort de gestes, combien la Perestroïka de Gorby a fait du tort à toute la région. D’un chômage pratiquement nul du temps des soviétiques, on est passé à un taux de près de 50%. Avant, il y avait les mines qui employaient tout le monde. Désormais, il y a le pétrole (surtout du côté de la Mer Caspienne) qui ne profite qu’à quelques uns : ceux qui roulent en 4x4 dans les rues d’Almaty, ceux qui se font construire des villas immenses, ceux que même la loi n’atteint pas.

Si la fin du Communisme a bouleversé les modes de vie et le partage de la propriété, force est de constater que personne n’est vraiment pauvre au Kazakhstan. Les gens les plus modestes ont bien quelques vaches, un petit jardin potager ou un commerce.

Astana

Puis il y eut Astana.
Née il y a dix ans à peine d’un rêve du Président Nazarbayev, la nouvelle capitale administrative impressionne. Les boulevards sont larges et bordés des essais architecturaux les plus fous : un ministère des finances en forme de dollar, un ministère des transports qui culmine à 100 mètres, une sphère de verre suspendue à même hauteur, etc. C’est que Papy – c’est son attitude paternaliste qui lui vaut ce surnom –, en tandem avec Mamie – le Maire de la ville –, sont décidés à faire briller de mille feux cette nouvelle façade sur le monde. Parmi les innombrables symboles qui ont accompagné la construction d’Astana, il y a notamment – notez la déformation professionnelle – une équipe cycliste qui fait la couverture des hebdos français et qui part favorite du Tour de France cette année !

A Astana, je fais la connaissance de l’Ambassadeur de Belgique. Cela a commencé par une histoire de cachets pour mon visa russe et s’est poursuivi avec quelques excellents dîners. De la brousse à la capitale, des boîtes de conserve au caviar, la transition se fait évidemment sans grande difficulté.


L’après Astana

Le retour à la route, par contre, est d’autant plus pénible que le temps est désormais à l’averse. Avant d’obliquer à l’Ouest (qui est la direction générale de ce voyage, rappelons-le), je fais un crochet par Borovoe, la Suisse kazakh comme on l’appelle ici. Au beau milieu de la steppe se dressent quelques petites montagnes couvertes de forêts de sapins. Et au milieu des sapins, il y a même quelques lacs qui, effectivement, peuvent laisser penser à un grand rêveur qu’il se trouve en Suisse. Ce sera l’occasion de dormir deux fois à la belle étoile, entre les gouttes, et de passer une journée de lecture à attendre un soleil qui ne vient pas.

Dans le nord comme ailleurs, je croise partout des cow-boys qui guident leurs troupeaux de vaches ou de chevaux. Par manque de bonnes opportunités de sédentarisation, les kazakhs ont été de tous temps un peuple d’éleveurs nomades. C’est ce qui explique l’absence de vestiges culturels dans le pays. Ce n’est donc pas par ses vieilles pierres que le Kazakhstan séduit le voyageur. Et, vous l’avez compris, ce n’est pas non plus par ses paysages. Mais ce qui séduit, c’est une population qui, malgré une grande homogénéité, est issue d’un mélange tout à fait improbable.

Leur langue est proche du turc, leur Islam est unique – d’une religion qui permet habituellement peu de concessions, ils n’ont gardé que quelques signes (le As Salaam Aleikum, de vagues ablutions avant le repas, etc.) – et leur civilisation est slave. Au fur et à mesure que je m’éloigne de l’Asie Centrale, je rencontre de plus en plus de russes, d’ukrainiens, de Moldaves, etc. Tous vivent en bonne entente et tous ont la simplicité et la générosité qui charment le voyageur.

J’ai quitté le Kazakhstan hier. Comme Fix, je ne m’étais pas trop préoccupé de l’enregistrement de mon visa. Et comme Fix, j’ai été sauvé par un débat sur les courbes affolantes des demoiselles d’Almaty. Sacré Kazakhstan, comme tu dis mec !


Je suis a Bukhara, Ouzbekistan. 20 jours depuis que nos routes, a Max et a moi, se sont separees. 20 jours de solitude quoi qu’aucun ne se soit deroule sans une inoubliable rencontre. Cette nouvelle aventure commence a Almaty, capitale dechue du Kazakhstan.

Almaty – Tashkent

Personne n’aime les adieu, et personne ne sait s’y prendre comme il faut. Devant l’immonde centre commercial d’Almaty, nous nous regardons sans mot-dire et je finis par lui lancer « maintenant tire toi », et il se tire. Je le regarde disparaitre, bouffe par la circulation.
« Do you speak English ? »
« Hein quoi ? »,
Je me retourne.
« Do you speak English ? »
« Yes I do »
Un cycliste Anglais ! Pil poil derriere moi au moment ou je regardais mon compagnon de route s’eloigner. Mon Dieu, nous qui comptions sur la solitude pour plus de rencontres... Il se sent seul aussi, mais il va vers Pekin, je vais a Bruxelles.

Deux jours plus tard je suis a Qordai et une idee me passe par la tete. Mon vieux pote Quen qui voyage a velo egalement (voir www.tourdumondefix.over-blog.com, section Maroc) est a Bishkek, capitale du Kirghizstan, a 20 km de Qordai, mais une frontiere nous separe. Il n’a pas le visa Kazakhe, je n’ai pas le visa Kirghize. Nous arrivons a nous joindre sur Internet et mettons au point le plan le plus foireux de l’annee. « Ca marche mon vieux, a ce soir ». 6 mois que nous ne nous sommes plus vus. 21h, il fait noir, j’arrive au pont qui fait la frontiere. Je penetre le plus loin possible dans l’imbroglio que constitue le poste-sortie Kazakhe pour me retrouver face a deux enormes militaires qui bombent le torse. J’essaye d’expliquer l’inexpliquable avec mes 10 mots de Russe, « oui mais mon pote ... au Kirghizstan ... pas de visa ... juste dire bonjour... ». Bien sur, rien n’y fait. Et puis, l’apparition, derriere leur epaule, une silhouette familiere. Quen ! Incroyable, il a reussi a passer le poste Kirghize et traverser le pont. Dans le bureau de douane Kazakhe, au nez et a la barbe des officiels, nous nous serrons dans les bras par dessus une porte. Du mal a le lacher. Rendez vous 200m a l’Est, au bord de la riviere qui fait la frontiere. Au clair de lune, de l’eau jusqu’a la taille, je traverse charge de mes sacs et guide par les signaux lumineux de Quen. Nous passons la nuit la plus incroyable que deux types aient eu la chance de vivre sur cette planete ce soir la. La plus courte aussi, nous sommes le 21 Juin. A 5h deja, le soleil se leve et, discretement, heureux, rempli d’emotion, de biere, de Vodka et de pates aux sardines, je refais les quelques pas qui me separent du Kazakhstan. Longs adieux a distance, separes par cette maudite frontiere. La journee de route qui s’en suit, a l’oppose de la nuit, est evidemment un cauchemar et constituee plus de siestes affale dans le bas cote que de pedalage. Tout a un prix.

Je parcours le reste du Kazakhstan en 5 jours dans une espece de torpeur perpetuelle. Fatigue mais aussi trop de rencontres arrosees (dont 3 differents cyclistes suisses le meme jour). Le Kazakhstan tient bien sa reputation de republique d’ex-URSS. On n’y recoit pas sans vider quelques bouteilles de Vodka, au grand dam du pauvre cycliste deshydrate. Du point de vue paysages, il faut bien le reconnaitre, le pays n’est pas au top. La steppe est infinie, desertique, desesperement plate et... chiante.

La traversee de la frontiere Kazakho – Ouzbeke est epique. J’y arrive epuise apres 60 km de detour (plonge dans mes pensees, j’ai loupe un embranchement) et comme a chaque frontiere, un peu stresse par ce qui m’attend. J’y passe pas moins de 10 postes successifs, un tampon par ci, un autre par la, douanes, declarations en tous genres... Celui que je redoute le plus est la verification de la « registration » (tout etranger doit s’enregistrer aupres d’une agence OVIR dans les 3 jours apres son entree au Kazakhstan) que je n’ai pas faite.
« Registration ? »
« Euh, j’ai pas msieu. »
Silence...
« Almaty... good ? »
Je lui reponds en mimant que les femmes y sont tres jolies et il me rend mon passeport tamponne dans un eclat de rire. Fabuleux Kasakhstan !

Tashkent – Bukhara

Arrive a Tashkent,  je fais un changement de cap radical. Le projet originel etait de traverser l’Ouzbekistan plein Sud et rejoindre le port de Turkmenbashi par le Turkmenistan. Mais obtenir un visa turkmene est plus complique que de faire faire un poirier a un chameau ouzbeke. Le mieux qu’on me proposait etait un visa de transit de 5 jours apres 10 jours d’attente a Tashkent. Aucune envie d’attendre 10 jours et, de toute facon, le Turkmenistan est intraversable a velo en seulement 5 jours. Nouveau plan : je remonte l'Ouzbekistan jusqu’au Sud de ce qu’il reste de la mer d’Aral et je rejoins le port Kazakhe d’Aqtaw, sur la mer Caspienne en traversant le desert du Karakalpakhstan. De la je prends le bateau vers Baku, Azerbaijan. 2 visas a obtenir, l’azeri et le kazakhe une seconde fois. Avec un bon cocktail de coups de telephone et de cachets du consulat belge, d’insistance et de culot, j’obtiens les 2 en 24h. Record absolu !

Je passe une bonne partie de mes deux jours a Tashkent en compagnie du consul belge et de sa femme, absolument charmants. Ils me confient un post-pack envoye par ma maman : nouvelle carte de banque (l’ancienne a ete bouffee par un distributeur), un petit appareil photo numerique (merci Ida et sa maman), des vitamines (oui mams, promis j’en prends tous les jours) et puis des bonbons du Delhaize que je suis encore en train de savourer en vous ecrivant.
 


Samedi 30 juin, je sors de Tashkent, direction la ville mythique de Samarquand. L’Ouzbekistan est un pays tres agricole et, pour peu qu’on ne soit pas en ville, on n’y croise sur la route que fermiers, bergers et camionneurs. Tous extremement sympathiques et accueillants. Trop peut-etre... Si j’avais a m’arreter a chaque invitation a boire le the, je ne ferais pas plus de 10 km par jour. Mais comme disait une rencontre de passage, ces gens ont une vie tres simple et plutot monotone. Quand une occasion se presente pour changer le quotidien, ils la saisissent. Ce qui me vaut d’etre siffle des 10 aines de fois par km. Ceux qui ne sifflent pas lancent un grand HOOEEEEY en levant la main l’air de dire « Et quoi la bas ? ». J’ai l’impression de declencher une hola dans un stade de foot. Bien malheureusement, a repetition, ca use. 5 jours de route apres Tashkent, Bukhara. Ville touristique mais a tres juste titre. L’entierete du centre est un reel musee a ciel ouvert, porte ouverte sur l’histoire de l’Asie centrale. On y deambule entre centenaires medressas, mausolees et mosquees monumentales. Le beige chaleureux des vieilles briques constitue une saisissante ambiance cosy dont le peuple a su tirer profit. De petits bars ombrages servant de la biere fraiche jalonnent les rues et charment le touriste que je reste malgre mon velo et mon t-shirt crado.

J'ai oublie de vous raconter l'incroyable reseau de relations que nous avons suivi depuis notre entree au Kazakhstan jusqu'a Almaty. Mais il faut que j'y aille, le soleil est deja haut dans le ciel. Peut etre Max en aura-t-il le loisir. A tres bientot de la cote Caspienne probablement.


Le cas de l’eau est un exemple très frappant de la globalité des problèmes écologiques. Tel le système sanguin dans notre corps, le réseau fluvial insuffle la vie à la région qu’il irrigue. Qu’on affecte sa source et l’entièreté de la surface qu’il irrigue sera affectée. Le plateau tibétain est à la source de 6 des plus grands fleuves asiatiques (Mekong, Yang Tse, Salween, Fleuve Jaune, Brahmapoutre et Indus). Ceux-ci sont directement liés à la survie de 85% de la population de toute l’Asie qui elle-même constitue près de 50% de la population mondiale.
 
Aujourd’hui l’eau du Tibet est menacée par trois fronts :
 
> la déforestation qui entraîne une érosion parfois très rapide et donc une forte augmentation de la teneur de l’eau en sédiments (aujourd’hui, le fleuve Yangtse déverse en mer de Chine une quantité de boues égale à ce que déversent ensemble le Nil, l’Amazone et le Mississippi). En outre, on observe une fluctuation anormalement violente du débit des fleuves concernés par la déforestation ce qui entraîne des inondations de plus en plus catastrophiques (en 1998, des inondations sans précédent depuis 1954 ont tué plus de 10.000 personnes en Chine).
 
> La contamination chimique par pollution de l’industrie, l’exploitation minière et le stockage de déchets radioactifs (le lac Kokonor, un des plus grands du Tibet, est maintenant radioactif ainsi que la rivière qui s’en écoule).
 
> Les barrages hydroélectriques qui entraînent la destruction de l’écosystème aquatique du cours d’eau, l’accumulation de substances toxiques, une évaporation anormalement élevée et l’appauvrissement des eaux en sédiments.


L’Est tibétain est une région qui se mérite. De Zhongdian, dans la province du Yunnan chinois, à Lassa, la capitale du Tibet, il nous a fallu batailler ferme avec les dénivelés. Vingt jours durant, notre piste a alterné entre les fonds de vallée brûlants et les cols enneigés, entre les forêts tropicales et les plateaux pelés.
 
L’entrée au Tibet marque une césure nette dans les modes de vie des gens que nous rencontrons. En chine, on vit surtout en ville, dans ces villes-champignons immenses dont de nombreuses rues nouvellement goudronnées attendent encore d’être loties. Les routes sont en chantier, le pays respire le progrès industriel.
 
Au Tibet par contre, on cultive l’art de la vie au grand air. Le visage puissant, les joues rougies d’avoir trop subi le soleil, les Khambas de l’Est tibétain sont des gens robustes. Ils vivent dans de grosses bâtisses toutes simples, souvent blanches, groupées en petits villages. Nous ne sommes pas surpris de constater que les quelques grandes villes du Tibet sont… chinoises !
 
Notre route nous a amenés à suivre trois fleuves qui comptent parmi les plus larges d’Asie. Au vu de leur couleur, le Mékong, le Yangtsé et la Salween charrient d’immenses quantités de terre résultant d’une déforestation incontrôlée. Par endroits, l’eau freine et elle dépose ses sédiments qui s’accumulent en vastes bancs de sable et obstruent le lit du fleuve.
 
Dans les régions les plus peuplées, ce sont les déchets ménagers qui, tristement, traînent à la surface des cours d’eau. Parce que brûler l’encens est un rite religieux pour les tibétains, ils n’imagineraient pas faire de même avec leurs détritus.
 
Au cours du voyage, nous avons donc fait l’expérience douloureuse d’un pays qui ne se soucie pas de ses déchets. Tous les matins, nous quittions le campement avec un gros sac de détritus que nous transportions docilement jusqu’au prochain village. Et là, pas de poubelle. On sème les déchets dans la rue, çà et là, parce qu’ils ne seront de toutes façons pas ramassés.
 
Avec l’avènement de l’industrie et l’ouverture à la Chine, les produits manufacturés et leur lot d’emballages ont atteint le Tibet et remplacé les produits frais. Malheureusement, dans l’histoire de cette industrialisation, le second acte n’a pas encore été écrit. On produit, on consomme, mais les résidus traînent. On peut parler d’un développement incomplet, d’une industrialisation effrénée, inefficace et dépourvue d’un processus de recyclage.

 

Lassa...

Le Dimanche 20 mai, nous entrons dans la ville sacrée à bout de forces après 20 jours d’efforts insensés sur les pistes himalayennes. D’un coup, sans prévenir, le charme de la ville nous envahit. Chaque jour, les pèlerins affluents par centaines aux portes du temple sacré du Jokang, en ressassant leurs prières, ils s’étendent par terre puis se relèvent des heures durant. Dans les fumées d’encens et les rayons brûlants du soleil d’altitude, on sent leur foi grandissante. D’autres font ce qu’on appelle ici la kora, qui consiste à faire le tour du Potala, le palais sacré du Dalaï Lama, dans le sens des aiguilles d’une montre et en faisant tourner les moulins à prière que chacun porte planté dans la ceinture. La vie de la ville est rythmée par la foi de ses occupants.
Lorsqu’une fois reposés, nous nous mettons en quête de réponses aux questions qui nous brûlent les lèvres suite à la traversée de cet environnement menacé, nous nous heurtons à une réalité toute communiste. Il nous est impossible d’obtenir des informations fiables sur les problèmes environnementaux au Tibet, tous les sites Web sur le sujet sont interdits, quelle que soit leur nationalité ; les gens ne parlent pas ; certains nous mettent en garde « vous allez avoir des ennuis, si le gouvernement ne veut pas que vous ayez accès à ces infos, n’insistez pas… » ; on va jusqu’à nous renvoyer de la réunion mensuelle des ONG de Lassa par peur d’une répression du gouvernement. Indubitablement, le sujet dérange. A force de persévérance, nous sommes finalement parvenus à rencontrer certains intéressés : WWF China ; Save the Children ; l’ONG Asia et Comunidad Humana. Toutes sont des ONG qui, si elles ne se battent pas pour l’environnement, ont du moins affaire aux conséquences de sa dégradation. Un de leurs sujets de prédilection est la salubrité de l’eau consommée par le peuple tibétain, nous y reviendrons.
 
De ces rencontres, de ces discussions passionnées, nous tirons maints enseignements et, certainement, une meilleure compréhension de ce que nous avons vu et vécu sur le plateau.
 
Nous l’avons vu, le problème environnemental du Tibet est une histoire de développement économique. L’arrivée des Chinois a changé la donne dans la plupart des aspects de la vie tibétaine, a commencer par la consommation. Si le pouvoir d’achat de la population a augmenté, c’est aussi la disponibilité et la nature des produits qui a évolué. Les produits consommables chinois contiennent une quantité effroyable de plastic (emballages essentiellement) qui se retrouve systématiquement dans la nature car depuis toujours, le peuple y jette ses déchets qui auparavant étaient biodégradables. Autre exemple de pression accrue sur l’environnement, la chasse. Elle se faisait auparavant de manière ancestrale à pied et à la lance tandis qu’aujourd’hui, les chasseurs traquent à moto et sont équipés de fusils. C’est l’inversion d’un rapport de forces. De subsistance auparavant, la chasse est maintenant commerciale et facilitée par un réseau routier de plus en plus développé.
De son côté, la Chine voit le Tibet comme une grande source de ressources naturelles, ce qui mène inévitablement à la surexploitation. Depuis son arrivée sur le territoire, 50% de la surface forestière a disparu, 81 espèces sont en danger d’extinction, la qualité de l’eau a dramatiquement diminué, le stockage de déchets radioactifs et l’extraction d’uranium a rendu certaines régions inhabitables… la liste est encore longue.

Il y a des solutions

Parmi les ONG implantées au Tibet, plusieurs ont mis sur pied des projets visant à améliorer la qualité de l’eau sur le plateau. Dans une perspective plus globale, d’autres se sont mises à la recherche d’une plus grande cohérence entre développement et environnement. Ainsi, Future Generations se propose d’éduquer les communautés locales à un changement de mode de vie qui intègre à la fois la conservation de l’environnement et le développement économique. Dans la même veine, Terma a pour dessein de profiter pleinement sa position de relais entre les pays occidentaux et le Tibet par l’implémentation de technologies destinées à lutter en faveur de l’environnement et de la santé publique.
 
Ce déséquilibre fondamental entre les pays industrialisés et le Tibet représente une véritable opportunité de coopération. Il permet une aide efficace de la part des pays étrangers par la mise en place de ponts technologiques. Mais le rôle des pays industrialisés se situe bien au-delà de celui d’un fournisseur technologique ; ces pays ont la responsabilité du guide qui, par les initiatives prises à domicile, suggère une marche à suivre.
 
Bien sûr, l’Etat chinois a lui aussi une responsabilité de premier plan. Etant soumis à la pression internationale depuis l’invasion du Tibet, il émet sans arrêt des compte-rendu des ses initiatives écologiques sur le plateau tibétain. Les communiqués récents relatent notamment la création de nombreuses réserves naturelles et la protection de la biodiversité, des ressources forestières et des terres humides. Ils clament haut et fort que l’édification écologique et la protection de l’environnement sont continuellement placées sur le même plan que le développement économique. S’il est permis de douter de l’efficacité du gouvernement chinois dans le domaine – les publications du gouvernement tibétain en exil en sont l’antithèse absolue –, il faut reconnaître qu’il déploie une énergie considérable à tenter de redorer l’image terne du colon profiteur.
 
En outre, ils est apparu au Tibet que les vides laissés par l’Etat ont parfois été comblés par des initiatives au sein de la population. Ainsi, il n’existe actuellement aucun centre de recyclage des déchets au Tibet, le plus proche se trouvant à Lanzhou, à deux jours de voyage de Lassa. Ce vide témoigne du déséquilibre qui règne entre la Chine, d’une part, qui a atteint un stade de développement ultérieur et s’impose par endroits comme un modèle dans la réutilisation des déchets industriels ; et le Tibet, d’autre part, qui en est au stade plus prématuré où l’on produit à pleine vitesse sans trop se préoccuper des déchets que l’on génère. Certaines familles (des Hui, les chinois musulmans) tirent profit de cette distorsion en récoltant des déchets plastiques sur le plateau et en les acheminant jusqu’à Lanzhou pour les revendre. Si elle doit être saluée pour son effet bénéfique sur l’environnement, cette pratique nous rappelle néanmoins que l’écologie doit être synonyme de profit pour que naissent des initiatives au sein de la population.


Qu'en retire-t-on?

L’un dans l’autre, le Tibet fonctionne actuellement dans le cadre d’une industrialisation incomplète où l’on pousse la production et la consommations sans trop se préoccuper des résidus qui en résultent. Implicitement, c’est attribuer à l’environnement une capacité infinie d’absorber les déchets qui, avec le temps, mutent en quantité et en qualité.
 
Avec une population de plus en plus nombreuse et de plus en plus gourmande, c’est se fourvoyer que de croire la nature encore capable de retrouver seule un équilibre durable. Malheureusement, elle n’est ni une mine inépuisable, ni une poubelle sans fond.
 
C’est donc à l’homme de changer ses habitudes, de rétablir une situation saine où il échange avec la nature dans une relation de long terme. Certains l’ont compris et des initiatives naissent, ça et là. Toutefois, le changement est trop lent, parce que l’écologie coûte parfois cher, parce qu’elle nécessite des efforts et de la volonté.
 
Depuis nos contrées industrialisées, il est aisé de rejeter la faute des déséquilibres globaux sur les populations vivant dans des régions sous-développées. Ils sont plus nombreux et vivent à un stade de développement plus prématuré. Seuls des élans écologiques initiés par la Chine ou l’Inde pourront avoir un impact notable sur la planète, pense-t-on chez nous. Certes. Mais si cette différence d’échelle existe, notre sort à tous est bel et bien lié. Et seul un changement de mentalité tout à fait généralisé pourra nous sortir de ce mauvais pas.
 
L’Occident a été un pionnier du développement industriel et s’il n’a pas eu de guide à l’époque, il se trouve aujourd’hui dans une position privilégiée pour influencer par son exemple les habitudes des pays surpeuplés d’Asie. Nous avons montré la voie du progrès, traçons à présent le chemin de d’une industrialisation durable.
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